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La pauvreté au XIXe siècle

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Rapport sur la situation des classes pauvres de l'arrondissement de Castres, 1857, 1 X 13

Pendant la majeure partie du XIXe siècle, l’organisation de la protection sociale reste dominée, en France comme dans le reste de l’Europe, par la question de la pauvreté. Jusqu’au milieu du siècle, le nombre des pauvres, traditionnellement élevé sous l’Ancien Régime, ne décline pas. Aux yeux des contemporains, il semble même augmenter. La Révolution française a mis fin à l’ancienne société d’ordres et aux formes traditionnelles de solidarité collective qui l’accompagnaient, usages communaux, corporations, confréries, au profit d’une société d’hommes « libres et égaux », ne pouvant compter que sur eux-mêmes dans le besoin. Les débuts de l’industrialisation, particulièrement dans le Nord de la France, y ajoutent leurs effets, avec la multiplication des « prolétaires » sous la Monarchie de Juillet (1830-1848). D’où le succès du vocable d’origine anglaise « paupérisme ». Celui-ci désigne, selon Emile Laurent (voir : E. Laurent, Le Paupérisme et les associations de prévoyance, Paris, Guillaumin, 1865), « l’épidémie de la pauvreté» : « On convient généralement qu’en dehors des causes qui dérivent de l’organisation physique et morale de l’homme, de la fragilité des institutions humaines, des grands bouleversements de la nature, des famines, des pestes […], les faits générateurs du paupérisme sont l’affranchissement des esclaves dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, l’émancipation des serfs du Moyen-Âge et la multiplication des agents mécaniques de l’industrie à notre époque […]» estimait un observateur du temps (C-G. de Chamborant, Du paupérisme, Paris, 1842. Cité par H. Hatzfeld, Du paupérisme à la Sécurité  sociale ; essais sur les origines de la Sécurité sociale en France (1850-1940), p. 10-11.).

La France reste encore très largement agraire toutefois et la figure naissante du prolétaire n’est qu’un des multiples visages d’un phénomène multiforme dont elle se distingue mal : ruraux déracinés, enfants abandonnés, aliénés, infirmes et malades chroniques, vieillards incapables de travailler composent depuis des siècles une population nombreuse en grand danger d’indigence dès lors que la conjoncture économique devient difficile. Evoquant l’Ancien Régime dans Les origines de la France contemporaine, Hyppolite Taine écrivait : « le peuple ressemble à un homme qui marcherait dans un étang, ayant de l’eau jusqu’à la bouche ; à la moindre dépression du sol, […] il perd pied, enfonce et suffoque ». Cette description est vrai jusqu’au milieu du siècle et la précarité reste la condition dominante des classes populaires.

Questionnaire sur les épileptiques dans le Tarn, 1893, 1 X 13

Cependant, le regard porté sur la pauvreté, qui conditionne l’attitude vis-à-vis des pauvres, a connu un changement progressif depuis la fin de l’Ancien Régime. Avec les progrès des Lumières, les idées humanistes ont gagné en importance. La pauvreté, naguère considérée comme une fatalité, est de plus en plus vue comme une anomalie, un fléau auquel il est possible de remédier par une action résolue et bien appliquée. Les hommes des Lumières croyaient en effet au progrès. Le lent recul du « malheur des temps » (disettes, épidémies…) a contribué à ce changement mais la laïcisation des consciences a également joué son rôle. Emerge alors une nouvelle conception de la charité, baptisée en 1725 « bienfaisance » par l’abbé de Saint-Pierre et caractérisée par la propension à rechercher le bien d’autrui, non pas seulement par devoir chrétien, mais par souci de son prochain et pour « l’amour de l’humanité ». Dans cette perspective, le pauvre n’est plus la figure du Christ mais une victime qu’il convient d’aider.

Cependant, la laïcisation qui s’opère a aussi des conséquences sur le sens des conduites humaines. Si le pauvre n’est plus l’image du Christ souffrant mais le produit de circonstances, alors il porte potentiellement une part de responsabilité dans sa condition. Les conduites individuelles revêtent, dès lors, une importance accrue. Se renforce ainsi la distinction traditionnelle entre « bons » et « mauvais » pauvres, pauvres méritants et pauvres coupables. Les premiers, victimes de la maladie ou de l’âge, ne sont nullement responsables de leur condition. Ils sont particulièrement dignes d’être aidés et un Benjamin Delessert, libéral convaincu et fondateur en 1818 de la Caisse d’Epargne de Paris, vante dans son Guide du bonheur (1839), « la plus belle vertu du vrai chrétien : la charité ». Les seconds par contre, pauvres valides, sont responsables de leur condition par leur refus du travail.

Benjamin DELESSERT (1773-1847)

Naguère considéré comme un châtiment, ce dernier a vu sa signification se transformer progressivement. Pour les philosophes et leurs descendants, le travail permet à l’homme de s’arracher à sa condition et d’accomplir sa vocation dans le monde. Il est un vecteur de réalisation personnelle et une source d’enrichissement. Pour les nouvelles classes bourgeoises en expansion, il est aussi, de façon croissante, ce qui distingue le citadin industrieux du paysan, pour qui le travail reste avant tout une malédiction et de l’aristocratie traditionnelle, qui privilégie l’oisiveté. Le travail apparaît ainsi porteur de valeurs nouvelles. En 1790, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, président du Comité de Mendicité de l’Assemblée Constituante, opérait une distinction à ses yeux fondamentale entre « les véritables pauvres, c'est-à-dire ceux qui, sans propriété et sans ressources, veulent acquérir leur subsistance par le travail ; [et] les mauvais pauvres, c'est-à-dire ceux qui, connus sous le nom de mendiants et de vagabonds, se refusent à tout travail, troublent l’ordre public, sont un fléau dans la société et appellent sa juste sévérité. » (Cité dans J. Imbert (dir.), La protection sociale sous la Révolution française, Paris, Comité d’histoire de la Sécurité sociale, 1990.). Cette importance accordée au travail est une constante des conceptions des hommes du XIXe et on la retrouve dans la plupart des doctrines sociales du temps, y compris chez nombre de socialistes comme Marx.

 

Le baron de Gérando (1772-1842)

Le libéralisme, qui est la philosophie sociale dominante des élites jusqu’à la fin du siècle, rejette par ailleurs toute idée de droit au secours. Les hommes de la Constituante (1790-1791) avaient pourtant affirmé le droit des pauvres : « On a toujours pensé à faire la charité aux pauvres et jamais à faire valoir les droits de l’homme pauvre sur la société […]. Voilà le grand devoir qu’il appartenait à la Constitution française de remplir, puisque aucune n’a encore autant reconnu et respecté les droits de l’homme. » (Cité dans J. Imbert (dir.), La protection sociale sous la Révolution française, Paris, Comité d’histoire de la Sécurité sociale, 1990.). La Convention jacobine était allée encore plus loin, l’article 21 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1793 proclamant : « Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler.» Mais le Directoire (1795-1799) puis l’Empire sont revenus sur ces avancées, réaffirmant tout à la fois la liberté individuelle et la responsabilité des pauvres. Pour les libéraux en effet, la société est une réunion d’égaux qui ont accepté, en vertu du « contrat social », de se dessaisir d’une fraction de leurs droits naturels en échange d’une protection supérieure de ces derniers. Or, nul n’est fondé à réclamer pour lui-même ce qu’il ne peut apporter aux autres : « A parler rigoureusement, la société ne doit aucun secours, aucun moyen de subsistance à ses membres. En se réunissant à l’association, en lui apportant sa personne, chacun est censé lui apporter ses moyens d’existence. Celui qui se présenterait à elle sans ressources serait obligé de les réclamer d’un autre membre de la même société ; celui-ci pourrait demander à connaître le titre en vertu duquel on lui impose cette charge et il serait impossible de le lui montrer.» (Jean-Baptiste Say, Cours complet d’économie politique, 1820-1838.). Fournir aux pauvres valides de quoi subsister sans travailler ne pouvait en outre qu’encourager au vice et à l’oisiveté. En 1837, le ministre de l’intérieur, Gasparin, déclarait : « En l’an II les malades, les infirmes, les vieillards, les veuves, les filles mères étaient conviés aux secours par une sorte de provocation. Du moment qu’on proclamait la bienfaisance comme une obligation absolue envers l’indigent, celui-ci ne pouvait manquer de réclamer les secours sans une espèce d’abandon de ses droits ; de sorte que tous ceux qu’un sentiment de morale et de dignité personnelle n’encourageaient pas suffisamment au travail et à l’économie devaient trouver, dans la certitude de l’assistance que la loi semblait promettre à leur pauvreté, une pressante excitation à la paresse et à l’imprévoyance ». « L’obligation légale est l’exclusion de la charité, déclarait pour sa part le baron de Gérando, philanthrope reconnu sous la Monarchie de Juillet, la dénomination elle-même de charité légale condamne la doctrine qu’elle exprime. » (J. Imbert (dir.), op. cit., p. 552). Cette distinction entre les pauvres méritants et les autres reste fondamentale jusque dans les années 1880.

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