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Emergence de la condition ouvrière

Vous êtes ici : Série X et 83 J / Introduction / La protection sociale en France de 1789 à 1940 / Emergence de la condition ouvrière

Jean Jaures, fonds Lagorsse, 1911

A partir des années 1880, le contexte social, idéologique et politique qui dominait la protection sociale depuis le début du siècle, se transforme en effet. A l’ancienne société, rurale, hiérarchique, qui s’était perpétuée dans de nombreux domaines sans grands changements jusqu’au milieu du siècle, succède peu à peu un monde nouveau. L’ère libérale, marquée par le gouvernement des élites et un suffrage censitaire, cède progressivement la place à un âge plus démocratique, symbolisé par le suffrage universel (masculin). Les progrès de l’alphabétisation ainsi que ceux des transports permettent de diffuser les informations toujours plus loin et plus vite grâce à la presse, qui connaît parallèlement un essor spectaculaire. Tout cela contribue à une participation plus grande de l’ensemble de la population masculine à la vie politique. Les « masses » et plus seulement les élites, pèsent désormais d’un poids grandissant dans la vie de la Nation. L’enracinement de la République renforce encore cette évolution.

Des changements importants se produisent également dans le cadre et les modes de vie : entre 1866 et 1906, la proportion d’urbains passe de 30,5 à 42 % de la population totale en France. L’exode rural, masqué dans la première moitié du siècle par le dynamisme démographique des campagnes, prend un tour plus marqué et certaines régions commencent à se dépeupler. En ville, ces nouveaux venus grossissent les rangs des ouvriers et employés en tout genre. Dans toute l’Europe et pas seulement en France, l’industrie change de visage, sous l’effet de la « Grande Dépression » et des transformations qui l’accompagnent : branches nouvelles (aluminium, constructions électriques, chimie), concentration (holdings…), établissements plus grands (naissance de la grande usine) transforment sa physionomie. Les formes anciennes de production industrielle, qui avaient résisté, voire prospéré jusque là entrent alors dans une phase de lente décadence. La conséquence de ces changements est l’émergence d’une classe ouvrière industrielle, l’ouvrier nouveau différant profondément de l’ancien prolétaire.

Ce dernier était encore un paysan qui s’adonnait temporairement à une activité salariée. A la belle saison, ou dans les périodes de mauvaise conjoncture, il n’était pas rare de le voir abandonner sa condition ouvrière pour revêtir à nouveau les habits du cultivateur. Désormais, de manière croissante, l’ouvrier est un urbain, ayant rompu toute attache, autre que familiale ou sentimentale, avec la campagne. Il compte exclusivement sur son salaire pour vivre tout au long de l’année, sans possibilité de recours au travail agricole. La condition ouvrière se solidifie et devient une réalité permanente de la société industrielle. C’est dans ce cadre favorable à de nouvelles identités collectives que naît un mouvement ouvrier structuré. En France comme dans le reste de l’Europe, celui-ci a le vent en poupe dans ses deux composantes, syndicale comme politique.

La loi Waldeck-Rousseau les ayant enfin autorisés, nombre de syndicats se créent dans un cadre professionnel (quand ils ne sortent pas simplement de la clandestinité) et la première confédération syndicale, la CGT, est fondée au Congrès de Limoges, en 1895. En 1906, elle adopte à Amiens une ligne anarcho-syndicaliste, pleine de défiance vis-à-vis de la politique et appelant les ouvriers à l’action autonome dans une perspective révolutionnaire. L’essor d’un mouvement syndical combatif se traduit par une recrudescence de conflits du travail. A la fin du siècle, les journées perdues pour faits de grève atteignent des sommets. Les occupations d’usines, les manifestations se multiplient et connaissent un écho certain (comme en témoigne l’exemple des verriers albigeois en 1895). La « question ouvrière » acquiert une actualité nouvelle et bouscule l’agenda politique. La naissance de partis socialistes y contribue également. En France, la SFIO naît en 1905 de la fusion de plusieurs organisations révolutionnaires. Si elle ne représente pas une force électorale de premier plan (aux élections de 1893, avec ses 600 000 voix, le parti fait pâle figure comparé à son homologue allemand qui recueille plusieurs millions de suffrages), le système électoral lui assure 52 députés. Son audience, en hausse, le charisme de certains de ses leaders (Jean Jaurès, en particulier), sa confiance inébranlable dans la justesse de ses idées et dans le sens de l’histoire, font d’elle une force politique dont l’influence va croissant, ne serait ce que sur les députés républicains, nombreux, qui considèrent qu’ils ne sauraient avoir trop d’ennemis à leur gauche. 

Ces transformations ont des conséquences sur la façon de concevoir la protection sociale : la figure traditionnelle du pauvre, sans disparaître, recule. En témoigne le moindre emploi du terme paupérisme, tombé peu à peu en désuétude dans la seconde moitié du siècle. Cela ne signifie nullement que les formes séculaires de pauvreté (indigents en marge, infirmes etc.) aient disparu, ni que la bienfaisance traditionnelle s’essouffle. Bien au contraire ; la fin du siècle ne voit aucun reflux de l’élan charitable et humanitaire en direction du prochain. Cependant, ce n’est pas du côté de la bienfaisance que se situe la modernité du temps et la figure emblématique de la question sociale est désormais l’ouvrier d’industrie.

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