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Croissance du monde ouvrier

Vous êtes ici : Série X et 83 J / Introduction / La protection sociale en France de 1789 à 1940 / Croissance du monde ouvrier

Portrait d'Arthur Fontaine

La guerre a favorisé l’éclosion en France de la deuxième vague d’industrialisation dont les prémisses s’étaient faits sentir à la fin du siècle précédent. Entre 1913 et 1929, l’indice de la production industrielle progresse de 40 %, ce qui constitue la plus forte hausse de tous les pays industrialisés entre ces deux dates. Ce phénomène entraîne une croissance importante du monde ouvrier : d’un tiers des actifs environ à la veille de la Guerre, la part de celui-ci s’élève à près de 40 % en 1939, soit un excédent d’1,5 à 2 millions de personnes. Parallèlement, les classes moyennes sont fragilisées par l’inflation.

Entre 1914 et 1918 celle-ci, d’abord rampante, s’est développée pour éclater au lendemain du conflit. Jusqu’à la stabilisation réussie en 1926, elle s’est donnée libre cours. Le Franc Poincaré de 1928, du nom du sauveur des finances, est un franc de « quat’sous », qui ne vaut plus qu’un cinquième de la valeur du Franc Germinal, monument de stabilité dont le poids en or était resté inchangé depuis le début du XIXe siècle. Dans la seconde moitié des années trente, l’inflation reprend, sous l’effet des mesures économiques et sociales du Front populaire et le Franc Auriol d’octobre 1936 ne vaut plus à son tour qu’une fraction de son prédécesseur.

Cette dépréciation entaille profondément les revenus de tous ceux qui comptent sur la rente, la possession d’un petit capital (immobilier, foncier, titres et emprunts d’Etat, valeurs publiques), mais aussi les nouveaux pensionnés… Pour toute une partie de la société française, la perspective d’une ascension sociale voire, tout simplement de conserver son rang, s’estompe. C’est sur ce socle déjà fragilisé que la crise des années trente frappe. L’épargne, l’effort individuel, perdent alors de leur éclat comme moyen de promotion sociale tandis que le spectre de la prolétarisation se profile : entre les recensements de 1906 et 1931, 40 % des travailleurs « isolés » disparaissent, soit une population d’un million et demi de personnes et le poids des indépendants dans la société française diminue fortement. Dans ces conditions, le salariat apparaît à beaucoup comme la condition de l’avenir et les mécanismes de protection collective comme la seule solution face aux risques économiques et sociaux du XXe siècle.

Portrait d'Albert Thomas

Dès la fin de la guerre, du reste, l’Etat s’est posé en arbitre des relations industrielles au profit du monde ouvrier, remettant en cause le pouvoir absolu du patronat dans l’entreprise. Des commissions d’arbitrage des conflits et des délégués d’atelier avaient été mises en place pendant les hostilités. Celles-ci terminées, de vieilles revendications ouvrières comme la journée de 8 heures ou les conventions collectives sont satisfaites (1919). Le statut syndical est consolidé par la loi du 12 mars 1920. Le Front populaire (avec les accords Matignon de juin 1936) sera un autre temps fort. Ce mouvement n’est pas propre à la France, mais se retrouve au niveau européen, avec la création à la suite du traité de Versailles (1919) de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et du Bureau International du Travail (BIT), dont le français Arthur Fontaine devient le premier président et Albert Thomas, ancien député de Carmaux, le premier directeur. Ainsi, comme le note Vincent Viet, l’émergence d’un droit élargi du travail contribue, avec la multiplication des salariés industriels, à lier étroitement condition ouvrière, statut salarial et protection sociale (V. Viet (et alii), Se protéger, être protégé ; une histoire des Assurances sociales en France, Rennes, PUR, 2006, p. 55-57.). Plus que jamais, la question ouvrière se place au centre des attentions et avec elle la technique assurantielle, renvoyant au second plan les anciennes solutions. C’est dans ce contexte que s’inscrit le dépôt à la Chambre des députés d’un projet de loi prévoyant l’instauration d’un dispositif complet d’assurances sociales pour l’ensemble des salariés du secteur privé, le 22 mars 1921.

Les motivations immédiates de cette action sont variées, sans qu’il soit toujours possible de les démêler : prouver à la classe ouvrière que la Nation n’oublie pas le sacrifice consenti ? Enrayer l’agitation révolutionnaire ? La nouvelle de la Révolution russe, la création du Parti Communiste français au Congrès de Tours en décembre 1920 ont sans doute joué un rôle. Il faut aussi compter avec le retour à la France des trois départements français d’Alsace et de Moselle annexés par l’Allemagne en 1871. Ces départements bénéficiaient depuis l’origine de la législation sociale du Reich allemand, qui avait été le premier, dans les années 1880, à instaurer un système d’assurances sociales ouvrières étendu sous l’impulsion du chancelier Bismarck. Le projet de loi déposé sur le bureau de la chambre en 1921 en reprend nombre d’éléments.

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